Episode 1 - Ce qu’on oublie de dire

Quand on vous dit dépression, vous pensez à quoi ?
Dans le flou de la dépression, les premiers symptômes passent souvent sous le radar, du fait de représentations stéréotypées mais aussi de l’apparente banalité des symptômes.
Dans ce premier épisode, nous rencontrerons Lukz, auteur de la brochure Dépression comment te quitter ? et Marion, qui est médecin généraliste. Lukz nous parlera de l’étrange amnésie qui entoure les épisodes dépressifs et de la fatigue d’être dans un trou noir. Marion nous parlera des critères, qui évoluent et peuvent passer inaperçus.

Avertissement de contenu :
– Idées noires
– Médicaments
– Solitude

Ressources et références :
Textes :
– Arthur Rimbaud, Ophélia
– Dépression comment te quitter, une brochure de Lukz disponible ici : https://infokiosques.net/IMG/pdf/depression-comment-te-quitter-cahier.pdf
– Sur la perte de mémoire et les liens avec dépression : https://www.fondation-fondamental.org/etude-des-troubles-cognitifs-dans-la-depression-resistante-aux-traitements
– Echelle d’Hamilton : https://www.depression-bipolarite-pratique.com/wp-content/uploads/2019/02/echelle-hdrs1.pdf
– Jonathan Sadowsky, The Empire of Depression: A New History
– J. J. López Ibor, “Masked Depressions,” British Journal of Psychiatry 120 (1972) 245–58.
– Stanley W. Jackson, “Acedia the Sin and Its Relationship to Sorrow and Melancholia,” in Arthur Kleinman and Byron Good, eds., Culture and Depression: Studies in the Anthropology and Cross-cultural Psychiatry of Affect and Disorder (Berkeley: University of California Press), 43–4.

Bandes-dessinées :
– Brecht Evens, Les Rigoles Actes Sud Junior, 2018

Série TV :
– Crazy Ex girlfriend, de Aline Brosh McKenna et Rachel Bloom, 2015

La musique a été réalisée par Lilith Didier-Charlet à l’exception des morceaux suivants:
– Sexy French Depression – Rachel Bloom
– Soft & furious – Diving
– Rafael Archangel – Calm down
– Frankum – Electronic loop

La Clameur Podcast Social Club est un studio de podcast associatif basé à Bordeaux.
Quelques raisons de ne pas disparaître est écrit et monté par Claire Selma. L’habillage sonore est réalisé par Lilith Didier-Charlet. Le mixage est effectué par Marie-Lou HV. La production est assurée par Alizée Mandereau.
Remerciements à Joe pour la transcription.

Transcription

[(Voix auteurice Claire-Selma)

 

J’ai mis longtemps à comprendre ce qui m’arrivait. A l’extérieur, j’avais l’impression d’être entouré de flou. A l’intérieur, je sentais un vide, prendre de plus en plus de place. 

 

Il m’a fallu des mois pour reconnaître que ce qu’il se passait était sérieux. Je me suis disputé répétitivement avec la personne avec qui je vis qui m’affirmait que je n’allais pas bien. Je lui répondais en boucle que j’étais juste fatigué. très fatigué.

 

(Ambiance sonore: Personne qui est en train de courir : mélange de bruits de pas et d’un souffle rapides. Voix qui dit “on s’arrête là?” et réponse indistincte d’une deuxième voix.)

 

Là, dans le fond, c’est moi qui court, mais en réalité, ça fait plus de 6 mois que je n’avais pas couru. En fait, il y a un mois, mon défi c’était juste de sortir du lit. 

 

J’aimerais vous dire que la course m’a aidée. Que j’ai mené de front une lutte contre la dépression, à base d’une discipline de fer et d’un régime drastique. Mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé. 

 

Ce podcast ne va pas être l’histoire d’une bataille. D’ailleurs, je ne sais pas si la bataille contre la dépression existe vraiment. On ne lutte pas de toutes ses forces contre un ennemi envahissant. Le fracas des armes, la lutte violente mais salutaire ne correspond pas vraiment à ce que beaucoup de personnes vivent en dépression.

 

(Fond sonore: Mélodie tatata )

 

Je crois qu’on tombe et qu’on essaie de se relever. 

 

Pendant plusieurs mois je suis allé à la rencontre de celles et ceux qui ont vécu une dépression. Vous entendrez leur voix, la mienne, et celles de professionnels de la santé et du milieu de la recherche. 

 

Fin de la mélodie en fond sonore.

 

Ce podcast est d’abord leur histoire. 

 

(Lancement d’une musique douce et distordue, avec batterie)

 

Vous écoutez Quelques raisons de ne pas disparaître, un podcast où on parle de dépression et de santé mentale. 

 

Aujourd’hui, épisode 1 : Ce qu’on oublie de dire à propos de la dépression.

 

(Fin musique)

 

Il y a les mots et puis il y a les choses. Ce qu’il se passe et ce qu’on nomme. 

Longtemps les mots m’ont manqué. Les images m’ont manqué. pour faire le lien entre ce qui m’arrivait et ce qu’on nommait.

 

Quand on vous dit dépression, vous, vous pensez à quoi ?

 

Moi je pense à un poème et à un tableau.

 

(Lecture par la voix de Lilith d’un extrait du poème Ophélia de Rimbaud.)

 

“Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…

– On entend dans les bois lointains des hallalis.

 

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie

Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;

Voici plus de mille ans que sa douce folie

Murmure sa romance à la brise du soir.”

 

(Fond sonore: pépiements d’oiseau et bruit d’une rivière )

 

Dans ce poème de Rimbaud décrit la mort d’Ophélia, amante d’Hamlet. Terrassée par la tristesse, Ophélia se noie dans une rivière. Dans la représentation de Millais, elle flotte, les bras ouverts parmi les plantes aquatiques. “

 

Ses cheveux roux encadrent autour d’elle. Sa peau est blanche, presque diaphane et elle glisse le long du courant.   Elle est terriblement belle. Elle est belle dans la pièce de Shakespeare, dans le poème de Rimbaud, dans le tableau de Millais. 

 

Cette représentation de la souffrance psychique a imprégné mon imaginaire adolescent. Quand on va mal, on ne dit rien et on part, sans faire de vague. C’est aussi ce que le personnage de Crazy ex girlfriend, Rebecca, appelle une sexy french depression. 

 

(Extrait de la chanson I’m In a Sexy French Depression tirée de la série Crazy Ex-Girlfriend (mélodie lente d’accordéon, piano et flûte))

 

“My eyes are dark from sadness

My lips are red from pain

My bosom ‘eaves with sobs

I’m in a sexy French depression

 

I walk, oh, so slowly

I can only breathe and sigh, oh!

My bed smells like a tampon

I’m in a sexy French depression”

 

(Traduction: Mes yeux sont noirs de tristesse, mes lèvres sont rouges de douleur Ma poitrine est pleine de sanglots. Je suis dans une dépression française sexy. Je marche, oh, tellement lentement. Je peux seulement respirer et soupirer oh! Mon lit sent comme un tampon, je suis dans une dépression française sexy.)

 

Cet imaginaire de la dépression repose sur plusieurs points. 

La dépression, tout d’abord, se confond avec la tristesse. Pour le psychanalyste, Jacques Lacan, la dépression est la fille de la tristesse. La dépression vient de l’esprit et non du corps. Enfin, la féminité et la dépression sont liées. La dépression serait une maladie en lien avec les sentiments et qui d’autre que les femmes pour perdre le contrôle de leurs sentiments?

 (Mélodie lente de quelques notes au piano avec son d’une machine à écrire)

Je pense que c’est un frein majeur à la compréhension des symptômes de la dépression qui sont souvent beaucoup moins romantique que d’écrire des lettres (sanglots d’une personne) et de pleurer dans son lit. Cet imaginaire s’ancre dans l’histoire occidentale de la dépression. C’est une histoire longue dont les premières traces remontent à l’Antiquité.

(Mélodie de suspense de mêmes notes répétées au synthé)

A l’Antiquité, ce qu’on appelle “melancholia” fait référence à  une bile noire ou un excès de bile. Elle implique donc un dysfonctionnement du corps qui provoque une baisse de l’humeur, de l’appétit mais aussi des insomnies et le sentiment d’être, je cite Aristote, trop fatigué pour vivre. Cette dimension physique et psychique de la dépression, est perdue au cours du Moyen-Age où elle est conçue comme un péché de paresse. La melancholia laisse la place à l’acédit qui veut dire négligence et  implique le fait de ne pas prendre soin de soi et de sa vie spirituelle.

    Au 19è, c’est la lypémanie qui prend le pas et qui est conceptualisée comme une maladie de l’esprit. De cette idée est née en partie la figure du poète maudit: de la souffrance psychique naîtrait la souffrance psychique. Je pense que la vision romantique de la dépression provient de cette image figée de l’artiste souffrant d’une douleur miraculeuse. Elle projette la dépression dans le domaine de l’extraordinaire presque indicible. Les imaginaires de la dépression sont donc coincées entre deux pôles où d’un côté la dépression est une maladie des sentiments, une maladie de bonne femme et de l’autre où elle serait le symtpôme d’un génie alors qu’il n’y a rien de plus ordinaire que la dépression. Une personne sur cinq selon l’OMS va connaître ou a connu un épisode dépressif et je peux vous dire qu’on n’est pas tous génie de la création. Seulement ces dépressions ordinaires sont par définition non spectaculaires alors on n’en fait pas de films. En revanche, on en fait parfois des brochures. 

    Je suis allé rencontrer Lukz alors qu’il était de passage à Paris. Je l’ai connu parce qu’il est l’auteur d’une brochure intitulée “Dépression, comment te quitter?”. Avec Lukz, on a parlé du fait de comment il y a peu de représentations, de témoignages autour de la dépression au quotidien. Une des difficultés résidant dans cette étrange amnésie qui nous prend une fois que la vague est passée. Comme si après avoir souffert, ni notre corps, ni notre esprit ne voulait vraiment se souvenir de ce qu’il s’était passé.

 

(Son de deux notes aiguës avec plusieurs répétitions pendant le temps d’expression de Lukz)

 

(Voix de Lukz) 

C’est aussi pour ça que j’ai écrit une brochure sur la dépression c’est pour me souvenir des symptômes que j’ai quand je suis dépressif parce qu’on a tendance à mettre un peu enfin moi j’ai tendance à mettre un peu ces passages compliqués de ma vie à les oublier pour

 me concentrer un peu quand je vais bien sur sur ce qui va bien dans ma vie et ce qui est cool.

et du coup c’est compliqué pour moi de parler de ces symptômes. En fait un des trucs qui m’arrive toujours quand je tombe en dépression c’est je suis étonné combien c’est dur et je suis étonné et quand je suis bien étonné de ne plus savoir comment c’était quand j’étais mal quoi et je suis étonné de comment je pouvais être quand j’étais mal du coup j’suis à chaque fois surpris par l’intensité et par le fait de, en fait, ah j’avais déjà vécu ça et tout et j’oublie.

 

(son d’un “ding” doux)

 

(Voix Claire-Selma)

 

Les symptômes de la dépression sont nébuleux. Un des symptômes secondaires de la dépression est celui de la perte de mémoire et d’une sensation globale de ralentissement. La dépression peut donner cette impression que le réel l’est juste un peu moins et qu’on avance dans un océan de coton.

    A la fin d’un épisode dépressif, on range son appart, on reprend une alimentation normale et on essaie de reprendre contact avec ses ami.e.s et alors il n’y a plus de trace.

 

Musique de fond avec la voix de Lilith

 

(Voix autre que celle de l’auteurice)

 

Socialement nous sommes encouragées à régler nos problèmes dans la sphère privée. Et, quand cela ne fonctionne pas, on nous conseille d’aller voir un.e psy. Je pense que parler ouvertement de ces questions sans honte permettrait de créer des réseaux solides d’entraide et de briser l’isolement lié aux troubles psychiques.

 

(Fin musique de fond)

 

(Effet micro qui grésille avec voix qui dit “Dépression, comment te quitter, Lukz, 2021” )

 

Avec Lukz on a repris sa brochure et il s’est souvenu de ce que ça faisait d’être au cœur de la vague. C’est assez éloigné des représentations romantiques. C’est avant tout une immense fatigue et une solitude.

 

(Voix Lukz)

 

quand je suis alors moi ce que j’appelle d’être un trou noir c’est à dire le fait d’être vraiment au fond du trou, quand je suis dans un trou noir c’est vraiment l’incapacité de penser à autre chose qu’à ma dépression et au fait que je suis déprimé et à mes idées noires  et ça fait que je fais rien du tout  quoi à part penser à ça j’fais rien du tout à part être couché ou assis à penser et à penser tout seul. Enfin la fatigue mentale va être euuuuh est tellement terrible que prendre une douche mais c’est, c’est aujourd’hui je vais prendre une douche c’est la mission de la journée quoi. ça va être compliqué de se motiver, compliqué d’y aller et tout et, et, et si j’y arrive ça va être une victoire de ouf quoi.

alors ne parlons pas de faire à manger ou de faire la vaisselle ou de manger quoi. 

Enfin un épisode dépressif où je suis seul, je peux facilement passer vingt quatre heure sans manger quoi parce queuh, parce que c’est trop compliqué de juste me dire je vais sortir dehors acheter à manger ou je vais me faire à manger ça va être un peu compliqué quoi parce que ça demande, ça demande de faire quelque chose qui est au dessus de mes forces quoi.

 

(Bruits de conversations indistinctes et de vaiselles type verres qui s’entrechoquent)

 

(Voix Lukz)

 

 J’essaye de me forcer de voir des gens mais en fait ça m’intéresse plus et je suis plus motivé et du coup je ne les écoute pas et du coup même quand je suis avec des gens en fait je suis plus présent et je suis avec moi même du coup

et du coup en fait je suis seul même quand il y a des gens autour de moi et du coup ce qui va renforcer encore une fois les idées noires parce que je vais m’en vouloir je vais me dire mais là il y a des gens profites en sors toi tes idées noires sors de ton monologue et en fait je ne vais pas y arriver.

 

    La solitude, elle vient de pleins de côtés dans la dépression. Elle vient de (soupir) elle vient de partout quoi. ça peut venir du fait de  regarder les autres et de se dire j’suis pas comme eux là, eux ils ont de l’énergie, eux ils arrivent à faire la vaisselle, eux ils arrivent à faire à manger. Moi, j’y arrive pas du coup je me sens seul. Je vais pas sortir de mon appart pendant une semaine du coup la solitude, elle peut venir simplement de là aussi. Quelqu’un t’appelle, bon, (hésitation) ça, c’est typique: si j’suis en dépression et que quelqu’un m’appelle, j’vais pas répondre hein et j’vais pas raccrocher non plus, je vais attendre que le téléphone sonne quoi c’est, c’est évident quoi, c’est, y a même pas besoin de poser la question (rires). Je reçois un sms, j’vais pas le lire, j’vais avoir peur de ce qu’il y a dedans, j’vais avoir peur de ce qu’il y a dedans et je vais pas le lire et ça va me demander trois heures d’effort avant de le lire. Enfin c’est ça la solitude de la dépression, enfin, c’est plein d’exemples comme ça qui font que je vais me retrouver seul: quand il faut trois heures pour lire un sms, on peut se douter que ça va être compliqué de sortir rencontrer des potes quoi (rire) (début musique de fond) Et en vrai quand je dis trois heures pour répondre à un sms, c’est plutôt, quelques fois, c’est deux semaines sans que je lise un sms enfin ouais. Faut se rendre que prendre son téléphone, envoyer un sms ou répondre à un appel, c’est une énergie euh extrêmement forte, ça demande une énergie très, très grande quand on est déprimé. 

 

(Voix de Claire Selma)

 

Pendant notre entretien avec Lukz, il y a un mot que nous n’avons pas prononcé: tristesse. Cela peut paraître bizarre. On a parlé de fatigue, de tentations suicidaires, d’idées noires mais pas de tristesse. Parce qu’on n’est pas forcément triste quand on est en dépression.

 

(Fin musique de fond)

 

Marion est médecin généraliste et elle nous explique comment, de son point de vue de soignante, elle mène la discussion avec ses patients pour repérer certains symptômes de la dépression. 

 

(Voix Marion)

Il y a des critères énoncés par des sociétés scientifiques que ce soit de durée ou bien des critères précis qu’on peut retrouver dans quelque chose qu’on appelle le DSM qui est un guide international qui liste toutes les maladies mentales qui est sujet à controverse et à discussion mais en tout cas, dans une tentative de catégorisation scientifique, on a édicté des critères pour euh cibler plus ce qui est de la dépression et ce qui n’en est pas notamment en raison des traitements qu’on pourrait proposer pour permettre aussi de se dire bah sur quoi les traitements peuvent fonctionner ou pas.

    Pour donner un exemple si vous venez de perdre un proche et que vous souffrez de symptômes qui pourraient s’apparenter à la dépression, un antidépresseur ou un suivi psychothérapeutique ne sont pas forcément indiqués parce qu’il n’y aura pas forcément quelque chose d’efficace C’est un processus normal de deuil alors qu’il y a d’autres critères s’il y a un mal être par exemple depuis plusieurs semaines, plusieurs mois avec des symptômes assez variés en fait que les gens ne présentent pas forcément comme étant rattachés à la dépression. Il y a des études à ce moment là qui peuvent prouver que un antidépresseur une psychothérapie un changement de vie enfin plein de choses en fait peuvent rentrer dans les traitements donc c’est un petit peu cette recherche (effet sonore d’une note de piano répétée) de symptômes qui peut nous permettre de savoir qu’est ce qui pourrait aider la personne.

 

(Voix Claire Selma)

 

Marion parle d’une question assez essentielle : qu’est-ce qui est pathologique et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Quand est-ce que vos symptômes font partie d’une maladie et quand est-ce qu’ils sont la conséquence qu’on va juger normale d’un événement. 

 

La définition du pathologique et de la normalité, c’est l’histoire de la médecine. Pour illustrer à quel point il est difficile de distinguer les deux notions, on peut prendre l’exemple du  paradoxe sorite que l’on attribue à Eubulide de Milet, un philosophe grec de l’Antiquité.

 

Prenez un grain de sable, ajoutez-en un deuxième, puis un troisième, jusqu’à l’infini. A partir de quand cet amas forme-t-il un tas ? A partir de trois grains de sable ? quatre ? cent ? En réalité, on ne sait pas. Il en est de même pour le pathologique et la normalité. Il n’y a pas une frontière ferme. Cette frontière est à construire et toujours négociée. 

    Marion a, par exemple, évoqué, la question du deuil. C’est un des points autour duquel se sont concentrées les réflexions concernant la dépression, notamment au début du 20è siècle. La question était simple: avoir des symptômes dépressifs après la mort d’un proche n’était-ce pas de l’ordre de la normalité? 

    Afin de déterminer une frontière, il existe des documents guides dont l’échelle d’Hamilton qui est constitué d’une liste d’items que vous pouvez retrouver en ligne.

 

(Voix Marion)

 

L’échelle d’Hamilton, c’est un peu ce qu’on utilise assez facilement. C’est un, un guide un peu d’aide.

 

    (Note transcripteurice: Dû à un passage audio difficilement audible, nous ne pouvons retranscrire. Pour résumer, Marion réalise le test d’Hamilton en ligne avec nous et nous décrit ce qui est demandé dans le test.)

 

(Musique de fond type électronique)

 

(Voix Claire-Selma)

 

Les symptômes de la dépression peuvent être classés en 3 grandes catégories. Premièrement, les symptômes en lien avec le comportement et l’affect. Par exemple, le fait d’avoir une baisse d’humeur ou un ralentissement.

    La deuxième catégorie concerne la perte de lien avec la réalité. Ce sont tous ces décalages que l’on peut avoir avec le monde réel qui peuvent aller jusqu’à des hallucinations.

    Enfin, des problèmes physiques ou somatiques. On parle moins de cette dernière catégorie que représente les symptômes physiques ou somatiques dans la dépression. Ils sont pourtant assez handicapants et parfois plus tabou que le reste.

    J’ai demandé à Marion de nous expliquer en quoi cela consistait.

 

(Voix Marion)

 

Les symptômes physiques euh de dépression, ils sont assez larges et pas forcément spécifiques. ça peut être des symptômes digestifs, des vomissements, diarrhées, un inconfort digestif. ça peut être des problèmes au niveau de douleur au niveau du dos, des douleurs généralisées, douleurs musculaires ça peut être des troubles de la libido ou des problèmes au niveau de la sexualité, des problèmes pour avoir une érection. 

Il y a plein de symptômes physiques qui peuvent être rattachés à la dépression mais seulement quand ils sont associés avec des problèmes psychiques également: une tristesse, pas l’envie de faire des choses, être irritable, plein d’autres symptômes mais c’est le regroupement de tous ces symptômes qui peut faire penser une dépression.

Souvent moi, ma question vraiment phare qui me permet de vraiment évaluer les choses, c’est autour du sommeil. Très souvent du coup, quand je commence sur ça et que les gens ils te racontent que voilà ils se réveillent à quatre heures du matin, ce qu’on appelle les réveils précoces, les réveils matinaux et qu’ils arrivent pas à se rendormir, ça c’est quand même pour moi un marqueur vraiment de sévérité de la dépression. ça ou aussi le fait d’avoir une perte d’appétit qui entraîne une perte de poids des symptômes vraiment très, très sévère qui peuvent avoir des conséquences assez rapidement en fait sur l’organisme. Bien sûr avec d’autres symptômes qu’on, évidemment si la personne elle a des idées suicidaires aussi enfin il y a plein d’autres facteurs de gravité mais quelque part je trouve ça plus objectif les problèmes de sommeil et d’appétit que même une personne qui peut pleurer pendant toute une consultation parce que on peut être très triste sans être dépressif.

Donc ça pour le coup, c’est vraiment mes deux trucs que je recherche principalement et surtout le sommeil quoi, pareil les personnes qui ont vraiment du mal à s’endormir c’est beaucoup plus en lien avec l’anxiété: on rumine énormément avant de dormir et moins avec un état dépressif chimique au niveau de la tête qui vous réveille très tôt le matin.

 

(Mélodie d’une suite de notes aiguës au piano)

 

Les symptômes de la dépression sont bien moins démonstratifs que cela, et comme ils touchent des personnes ordinaires, comme vous et moi, on en fait pas des films.

 

Les symptômes de la dépression sont nombreux et un peu nébuleux. Il y a la tête, il y a le corps, et puis tout ce qui est entre les deux. (chant de criquets) Le sommeil, dont parle Marion en fait partie.

 

Pendant ma dépression j’ai dormi, ou du moins j’ai essayé. J’allais me coucher à 22h, déterminé et surtout épuisé.(fin chant de criquets, puis un hululement de hibou) Trois heures plus tard j’étais debout. (cri d’un animal) J’ai avancé comme ça pendant des mois. Privé de ma nuit.

 

(Ambiance sonore: bruit léger de moteur allumé et quelques hululements d’hibou) 

J’adore la nuit. J’aime les gens hasardeux, les boulevards vides et les ciels étoilés. Rouler sur un vélo un peu cassé, sans trop regarder les feux. La ville entière qui résonne quand un groupe rit.

 

(Nouvelle ambiance sonore: mélodie) Pendant des mois j’ai été privé de cela. D’ailleurs, je n’ai pas eu de moment clef comme “la première fois où j’ai recommencé à sortir après ma dépression”. Il m’a fallu une succession d’échecs, de soirées abandonnées, d’amis laissés en plein milieu d’une discussion avant de réussir à sortir.

 

Dans la bande-dessinée Les Rigoles de Brecht Evens, Rodolphe, dit le Baron Samedi, vit une dépression sévère. Pendant une nuit, il s’échappe et se réinvente. Il n’est plus Rodolphe, il n’est plus le Baron Samedi, il est autre chose. Un fou sans doute.

 

Je crois que ce sera cela ma raison de ne pas disparaître aujourd’hui : apprivoiser sa folie. Une nuit à la fois.

 

(Fin)